Bilinguisme, une chance ou une nécessité ?

Mis à jour : mars 3

Le bilinguisme, trilinguisme, multilinguisme est un vaste sujet, aux contours parfois assez flous, objet de nombreuses études, parfois divergentes, mais passionnant et décrivant tellement de réalités contrastées.


Pour commencer avec quelque-chose à se mettre sous la dent, prenons les chiffres. Coriaces ceux-là et pas toujours convergents. Mais bon, retenons les principaux ci-après :

27,6% des Etats du monde sont considérés comme étant bilingues même si très peu d'entre eux réussissent à assurer l'égalité réelle entre les langues officielles en présence.

Mais de façon plus large, en jouant un peu avec la définition du multilinguisme et en élargissant son acceptation, on pourrait même avancer qu’il y a davantage de pays multilingues que de pays monolingues dans le monde. En y intégrant évidemment les langues officielles et les langues non officielles, voire les dialectes.

En Europe (continentale), 7% de la population est officiellement bilingue (10 pays) ; dont la Belgique (néerlandais/français/allemand), la Biélorussie (biélorusse/russe) ou encore la Suisse (allemand/français/italien ; et le romanche) … Au Luxembourg en revanche, le luxembourgeois, le français et l’allemand sont langues officielles. Si cela peut, de prime abord, sembler modeste comparé au voisin suisse, il faut cependant savoir que l’allemand et le français sont obligatoires à l’école dès le primaire et que les documents officiels sont systématiquement rédigés dans les trois langues. Ce qui n’est pas une mince différence.


La coexistence de langues officielles et non officielles sur un même territoire, est à retrouver dans l’histoire, les guerres de conquête, les mouvements migratoires ; forcés ou non.

Le cas de la Serbie en est un triste exemple, parmi tant d’autres. Avec sa langue officielle, le serbe, et ses quelques dix autres langues régionales et minoritaires ; multilinguisme forcé, à feu et à sang.

Allons plus loin encore, au-delà de nos frontières européennes, de notre zone de confort, jusqu’en Afrique du Sud, où onze langues sont reconnues officiellement. « Là-bas », chacun sera tout au moins bilingue. Lourd héritage d’une histoire ségrégationniste, toute récente et encore présente, jusque par la langue, qui empêchait une majorité d’accéder à des droits essentiels et justes, que leur aurait permis la pratique de l’afrikaans, langue toujours aujourd’hui chargée de symboles d’une époque « honteuse » dont les jeunes générations veulent se débarrasser.


L’Inde ? Ce géant aux centaines de langues et dialectes, pourrait faire peur… Vingt-deux langues dans la constitution ! Record du monde ? L’hindi et l’anglais comme langues officielles et administratives. Et pourtant, ce pays n’a aucune langue nationale désignée (!). On croit marcher sur la tête.


Quant à la France, elle est officiellement monolingue « français » depuis… 1992 ! Pourtant, d’autres langues « endémiques » sont pratiquées et enseignées en France telles que le basque, le corse ou encore le breton. Malgré l’attachement de beaucoup à certaines langues régionales, elles ne sont pas considérées comme des langues officielles. Au-delà de nos frontières hexagonales, le français est pratiqué au quotidien dans bien d’autres pays multilingues, comme c’est le cas au Maghreb où existe un multilinguisme de fait, car même si le français n'y représente aucune des langues officielles, il y est pourtant parlé et appris par la majorité de la population…


Exceptions, ô exceptions, quand tu nous tiens…


Le paysage du multilinguisme est donc très contrasté et empreint d’une histoire pas toujours très simple ni douce. Par ailleurs, selon l'Unesco, le plurilinguisme est le reflet le plus fidèle du pluriculturalisme. La disparition du premier entraînera inévitablement la perte du second.


Mais en fait, qu’est-ce-que le bilinguisme, pour être « simple » ; ou le multilinguisme ?

Selon le LAROUSSE, le bilinguisme désigne la situation d'un individu parlant couramment deux langues différentes (bilinguisme individuel) ou encore, la situation d'une communauté où se pratiquent concurremment deux langues.

Le ROBERT dit à peu près la même chose, à cela près qu’il ajoute la nuance géographique (région, pays etc.) et précise que : « Le bilinguisme parfait est rare ».


Si cela va sans dire, cela ira encore mieux en le disant.


Le dictionnaire de la REAL ACADEMIA ESPAÑOLA n’ajoute pas de nuance supplémentaire et le dictionnaire OXFORD renforce l’idée selon laquelle pour être bilingue, il faut pouvoir et savoir parler deux langues de façon indifférenciée ; « Able to speak two languages equally well ».


Le bilingue dispose en effet de l'étonnante capacité de pouvoir utiliser deux langues sans pour autant les confondre. Le cerveau bilingue parvient à limiter les interférences que la connaissance de deux langues risque inévitablement de provoquer. Et c’est là aussi une nuance de taille. Le « parfait » bilingue pourra utiliser indifféremment l’une ou l’autre des deux langues quelle que soit la situation, et indépendamment du thème, et son mode d’apprentissage des langues, de préférence non simultané, lui aura permis de bien délimiter chaque langue, les différencier pour éviter un malheureux amalgame, une triste soupe primitive.

Mais en réalité, et comme annoncé dès le début de cet article, soyons modestes, beaucoup de gens sont bilingues. Ils peuvent avoir grandi dans un autre pays, avoir voyagé dans différents pays du monde pendant des années, avoir des parents qui parlent une autre langue, vivre dans une région du monde où le bilinguisme est une nécessité, de surcroit parfois reconnue officiellement... ou avoir plus simplement étudié pendant de longues et belles années pour devenir un expert navigant sur une frêle embarcation entre ces langues. Certains bilingues peuvent même donner l’impression d’avoir deux langues maternelles ; et cela va sans dire, sans aucun accent décelable... Ô Saint Graal !


Cependant, pour en revenir à nos moutons, la connaissance d'une autre langue n'est pas la seule compétence requise pour être un bon traducteur ou interprète.


Tout bilingue n'est pas traducteur, mais tout traducteur doit-il l'être ?


Oh que oui ! Sans une parfaite maîtrise des langues de traduction (source et cible), la base n’est pas là, et le reste ne peut que flancher, s’écrouler comme un château de cartes. En revanche, comme nous l’avons vu, le parfait bilinguisme étant plus que rare, tous les traducteurs vous diront que seule la langue maternelle, principale, des premiers mots et vraisemblablement des derniers, pourra être retenue comme langue cible. Elle sera la langue dominante que nous connaitrons de façon bien plus intime et poussée que la moyenne. Il conviendra néanmoins de connaître chacune des langues pratiquées dans toutes leurs subtilités, contradictions, conventions écrites, etc. Ce qui permettra aux traducteurs professionnels de développer l’une des plus grandes qualités inhérentes à leur profession : le sens du détail. Rien, lorsque l’on traduit, ne peut être laissé au hasard. Les différences culturelles, les niveaux de langue, les sens cachés, les émotions, le sens de l’humour, les doubles sens et bien d’autres.


Le bilinguisme ou multilinguisme pourrait donc être considéré comme une chance pour ceux qui souhaiteraient s’engager dans la profession de foi de la traduction. Mais en réalité, cela reste bien insuffisant car certaines prédispositions restent nécessaires. Avant toute chose, un traducteur devra bien mieux maîtriser sa langue maternelle qu’une personne lambda et être plus sensible aux nuances dans la langue source qu’un natif. Esprit critique, sens analytique et du détail…

J’ai croisé bien des bilingues dans ma courte vie mais peu d’oiseaux rares dont on peut se demander s’ils n’ont vraiment qu’une seule mère, tant leur maîtrise d’au moins deux langues « maternelles » frôle la perfection.

Par ailleurs, il est évident qu’en Amérique latine, par exemple, un « indigène » ne parlant pas le noble castillan, sera condamné à rester isolé du reste de la société au sens large. Cela pourrait être son choix, que les jeunes générations pour la plupart ne suivent pas, voulant au contraire s’intégrer justement par la parfaite maîtrise de La langue officielle, quitte à progressivement oublier la richesse et les nuances, voire le parler, de leur langue vraiment maternelle. Comme un bougre de français vivant depuis trop longtemps loin de sa « terre mère », sa généreuse mais lointaine Pachamama, et qui aurait perdu les réflexes linguistiques, certaines expressions, de sa propre langue, acquis pourtant en de longues et laborieuses années.


Rien n’est jamais acquis… That’s not fair !