Francophagie… Too much is too much!

Dernière mise à jour : 30 déc. 2021

Nathan vient de passer sa première journée immersive dans un groupe international dont le siège social monde est aux Etats-Unis. Nathan avait bien cinq années d’expérience dans une TPI 100% française lorsqu’il a franchi le hall d’accueil de cet énorme site de production français, d’où le choc des cultures lors de la première réunion à laquelle il a été convié : un shadow Comex...

« Vous êtes vraiment sûr que cela me concerne ? »

« Mais bien sûr, c’est une occasion en or pour te faire un premier avis sur la culture corporate de l’entreprise, ses problématiques, ses challenges. »

Retroplanning, sourcing, forwarder le mail en question, brain storming, to-do list, feedback, weekly meeting, supply chain, prochaine conf call, ASAP, debriefer, turnover, implementer, process, sur le cloud, reporting, KPIs, la team, deadline, bug…


Oui, Nathan n'est pas loin de boguer. Pardon, bugger ! Il réalise qu’il vient d’atterrir sur une autre planète avec tout un arsenal de vocabulaire qui lui est propre. Il en connaît certains de ces mots étrangers, ceux grand public, mais pour la plupart d’entre eux, c’est une rencontre du troisième type.


Les anglicismes semblent avoir pris le pouvoir ici, dans ce monde pressé, précis, en ordre de bataille. L’anglais comme langue de communication technique, informatique, business, de management et tellement corporate. Représentation inconsciente de la réussite, de la modernité, de l’influence et du pouvoir ? Le monde aurait-il été homogénéisé, nivelé à travers une seule et même langue véhiculaire, l’anglais ? Et le français... Est-il condamné à jouer en défensive ou peut-il encore s’imposer dans certains domaines ? Ou plus simplement, cruellement devrais-je dire, le franglais en entreprise et même dans la langue de tous les jours, est-il le triste reflet d’un retard important que nous aurions pris dans les grands secteurs de pointe ?


Il est vrai que dans le monde des affaires, du marketing, de l’informatique et de l’internet, nous ne sommes pas parvenus à marquer de notre empreinte le langage technique, car nous sommes arrivés, un peu trop souvent, trop tard. First wins?

Pire, nos tentatives de franciser (donner une forme française à un mot étranger, l’adapter), ou de traduire certains termes anglais, ont souvent échoué car parfois maladroites, délayées voire imprécises. Sans oublier d’ailleurs le vil coefficient de foisonnement (augmentation ou diminution du nombre de mots entre le texte original et sa traduction), qui fait augmenter en moyenne de 20% le nombre de signes (cf. : caractères) lorsque l’on passe de l’anglais au français. Ce qui rend la francisation ou la traduction en français d’autant plus complexe. Hardue ? Pardon, je voulais dire, ardue. Hard times…


Difficile en effet d’imposer mercatique contre marketing, comment passer de hacker à fouineur, de hashtag à mot-dièse ?

Qui encore voudrait d’un « fort renouvellement des effectifs » ou d’une « rotation du personnel importante » en lieu et place d’un simple mais efficace turnover ? La bataille pourrait bien être perdue d’avance, car au-delà de nos réflexes linguistiques, les propositions en français semblent assez souvent manquer leur cible, de force d’impact, de précision. On arrive tout juste à faire passer nuage pour cloud ; et pas toujours.


On pourrait faire l’autruche, rester justement sur notre petit nuage et nous contenter des quelques expressions et mots français couramment utilisés dans les pays anglophones. Mais ce serait se cacher derrière un iceberg qui fond à grande vitesse. « Ils » nous ont en effet laissé notre fameux mais controversé « foie gras », notre bel « entrepreneur » (et ce n’est pas rien en ces temps difficiles !), notre « Renaissance » (Dieu merci, mais ce n’est pas très… moderne !), notre « reconnaissance flight » et même notre « cul de sac ». Vu d'outre atlantique, serions-nous considérés comme des amateurs, voire comme de simples clichés, tournés vers le mirage d’une reconquête linguistique perdue d’avance. Ah oui, ces trois-là aussi ont réussi à s’imposer dans les pays anglophones. Ironie du sort ?


Mais où cela nous mène-t-il ?


Notre chère Académie française, qui pourtant s’est engagée dans une résistance active main dans la main avec la Commission d’enrichissement de la langue française, reconnaît que « certains anglicismes se sont tellement répandus dans la langue française qu’on ne les remarque pratiquement plus et qu’on oublie que l’on pourrait les remplacer par des formes françaises équivalentes. »

Constat plein de bon sens, mais comment peuvent et doivent réagir les traducteurs, copywriters (rédacteur marketing ?), journalistes, communicants au sens large, lorsqu’on leur demande poliment de retenir dorénavant comme référence « acolyte des illustres » pour désigner un utilisateur sur les réseaux sociaux qui en suit un autre, c’est-à-dire qui s’est abonné au compte de celui-ci. Vous l’aurez compris, je parle ici d’abonné ? De suiveur ??


Bon d’accord, de follower (!)


Anglicismes... Traduire ou ne pas traduire, telle est la question, le dilemme, le challenge

Les équivalents français seraient-ils trop souvent incapables de produire le même effet levier d’adhésion, de rassemblement, que l'anglais ? Ou seraient-ils décidément "old school", là où l’anglais serait si fun, cool, trendy ?


Le traducteur en particulier, et autres communicants en général, devront donc bien connaître leur client, leur audience, lorsqu’ils se trouveront tiraillés entre la facilité de laisser certains termes anglais si communs en français, d'une part, et la tentation parfois risquée de recourir à une traduction française à peu près compréhensible par tous, d'autre part. Et là est l’enjeu : être cohérent vis-à-vis de la culture d’entreprise de son client, du public cible et de la nécessité de ne pas succomber à la facilité des anglicismes évitables. Laisser ainsi parfois filer des anglicismes insolents, au grand désespoir du traducteur qui ne doit bien souvent surtout pas « toucher » certains slogans en anglais, trop ancrés dans les esprits.


Oh, burnout, quand tu nous guettes.


Et pourtant, ils nous ont marqués ces slogans anglais sur notre terre française : McDonald’s avec « I’m Lovin’ It », Nespresso avec l’irrésistible « What else? » ou encore Nike avec son étrange « Just Do It ».


Dans le monde de la publicité où les anglicismes sont légion, utiliser la version française d’un anglicisme commun pourrait même être du pire effet, mal compris tant par le client qu’en rupture avec un public dont le franglais est devenu la nouvelle lingua franca. La loi française (Loi Toubon votée en 1994 par exemple) scrute pourtant les messages publicitaires et tout particulièrement sur les supports télévisés. Mais rassurons-nous, notre cas n’est pas isolé. Prenons seulement le cas de notre voisin italien où la langue de Dante est elle aussi bien malmenée au point que Mario Draghi, le président du Conseil italien, semble heurté parfois par cette forme originale mais bien présente, de pollution.





Dorénavant, lorsque vous récupérerez votre véhicule sur le parc de stationnement, en partance pour des vacancelles en campisme, n’oubliez pas votre passe sanitaire et offrez-vous le luxe de regarder autour de vous tous ces mots étranges qui s’affichent de manière bravache, sans pour autant passer à côté du plaisir de savourer ces somptueux chiens chauds que propose notre irremplaçable boutiquier de quartier Jack !

23 vues0 commentaire

Posts récents

Voir tout